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Saint François et la non-violence
Publié le 18/06/2026

N° 10 - Juin 2026
SAINT FRANÇOIS ET LA NON-VIOLENCE
I l y a quelques années, lors d’une sortie de communauté, des pères et frères capucins visitaient un monastère cistercien. En les apercevant, un visiteur s’exclama plein de joie : « Oh ! des franciscains ! » Il était tout heureux en effet de croiser des fils de saint François. La raison de son allégresse laissa cependant ses interlocuteurs pantois : « Saint François, leur dit-il, il m’a mené à Gandhi ! » Avec un peu d’ironie, ceux-ci durent tous se dire intérieurement, « merveilleux ! » Essayons malgré tout de comprendre les propos de cet homme évidemment mal éclairé…
I – Qui est Gandhi ?
Mohandas Karamchand Gandhi naît en 1869 à Porbandar, dans l’état du Gujarat, en Inde. Il vient d’une famille hindoue aisée, qui joue un rôle politique important. Dès son enfance, il est surpris, voire révolté, par la différence des castes, et spécialement par le mépris dont sont l’objet les « intouchables », c’est-à-dire la classe la plus défavorisée de la société. Après des études de droit en Angleterre, il devient avocat. En Afrique du Sud, il s’engage dans une lutte contre la ségrégation des Indiens, mais il constate que la voie de la violence ne mène à rien ; les principes mêmes de sa religion ne l’encouragent d’ailleurs pas à employer ce moyen. Pour lui, être violent sert finalement le mal, car cela encourage la violence des opposants au lieu de la neutraliser. Il adopte donc comme règle de conduite qu’il ne faut nuire physiquement à personne. Cela ne veut pas dire que l’on arrête de se battre pour la justice, mais qu’il faut opposer aux injustices des armes toujours pacifiques, une résistance « non violente ». Ainsi, de guerre lasse, la justice finira par triompher…
Citons ses propres paroles : « La non-violence ne consiste pas à renoncer à toute lutte réelle contre le mal. La non-violence est au contraire contre le mal une lutte plus active et plus réelle que la loi du talion, dont la nature même a pour effet de développer la perversité. J’envisage, pour lutter contre ce qui est immoral, une opposition mentale et par conséquent morale. Je cherche à émousser complètement l’épée du tyran, non pas en la heurtant avec un acier mieux effilé, mais en trompant son attente de me voir lui offrir une résistance physique. Il trouvera chez moi une résistance de l’âme qui échappera à son étreinte. Cette résistance d’abord l’aveuglera, et ensuite l’obligera à s’incliner. » Et ailleurs: « À mon humble avis, la non-coopération avec le mal est un devoir tout autant que la coopération avec le bien. Seulement, autrefois, la non-coopération consistait délibérément à user de violence envers celui qui faisait le mal. J’ai voulu montrer à mes compatriotes que la non-coopération violente ne faisait qu’augmenter le mal et qu’il fallait, si nous ne voulions pas encourager le mal, nous abstenir de toute violence. »
De retour en Inde, il mena une vigoureuse campagne anti-anglaise, prêchant le boycott des produits importés d’Angleterre. Il subit la prison plusieurs fois pour « désobéissance civile », devint un héros national après de spectaculaires grèves de la faim, et fit faire de grands pas au Parti de l’Indépendance. Par ailleurs, il tenta de supprimer l’ostracisme dont les « intouchables » étaient l’objet. Emprisonné au cours de la seconde guerre mondiale, il participera, le 15 août 1947, aux négociations pour l’indépendance de son pays. S’étant cependant attiré la haine de certains brahmanes, il fut assassiné par l’un d’entre eux, membre d’une société secrète fanatique, le 30 janvier 1948, à New Delhi. Une foule immense et consternée assista à la cérémonie de sa crémation, et l’on répandit ses cendres dans le Gange. Gandhi fut le gourou le plus écouté de son temps. On lui décerna le titre de « Mahatma », ce qui signifie « grande âme ».
N’est-il pas vrai qu’une telle vie présente des aspects qui ressemblent aux vertus et aux mœurs chrétiennes, ou même franciscaines ? Mais approfondissons les sources de la pensée de Gandhi…
II – Le jaïnisme
L'’hindouisme est une fausse religion, fruit de nombreuses spéculations philosophiques, et qui admet des variantes. La famille de Gandhi était d’observance jjaïniste, tout imprégnée de la mentalité de l’« ahimsa » (non-violence). Les membres de cette communauté font en effet le vœu de ne pas attenter à la vie des créatures vivantes ; ils refusent par principe de vivre aux dépens d’une autre vie. À tel point que certains vont jusqu’à balayer devant eux pour éviter d’écraser les insectes, ou mettent un linge devant leur bouche pour ne pas avaler des moucherons. Inutile de préciser qu’ils sont strictement végétariens… Par ailleurs, on pratique chez eux une ascèse austère pour libérer l’âme du cycle des réincarnations et lui permettre de se perdre dans l’absolu et l’universel (philosophie panthéiste). La voie des « renonçants » est la plus prestigieuse, elle consiste à abandonner son rang social pour l’errance et le dénuement (port d’une tenue dévalorisante et pratique de la mendicité). On voit à ces considérations que Gandhi n’a fait que vivre avec ferveur la mentalité jaïniste, en l’appliquant à la vie sociale et politique.
De façon générale, l’« ahimsa » devient un principe d’éthique, une philosophie de vie qui consiste à s’opposer à tout prix à la violence et à l’injustice sans nuire physiquement à personne. Elle suppose l’humilité personnelle, le respect inconditionnel de l’autre, la compassion vis-à-vis des défavorisés, et la soif de justice. Gandhi lui-même avait bien remarqué combien sa doctrine pouvait être mise en rapprochement avec la morale évangélique (Béatitudes et Sermon sur la montagne, Mt 5 à 7). Il recommandait d’aller jusqu’à aimer ses ennemis plutôt que de les haïr, et il citait volontiers saint Paul, qui exhorte à ne pas se laisser vaincre par le mal, mais à triompher de lui par le bien.
Ce n’est pas la première fois, remarquons-le, que la conduite des philosophes païens, ressemble extérieurement à la morale chrétienne. Sénèque par exemple, et les stoïciens, avaient une éthique des vertus qui donnait sous bien des aspects l’apparence du Christianisme. Mais la mentalité qui est derrière reste très naturaliste, puisque leur conduite n’est pas fondée sur la Révélation surnaturelle et l’ensemble des mystères chrétiens (Sainte Trinité, Incarnation, Rédemption).
Par ailleurs, si humainement beau que puisse paraître leur idéal, est-il vraiment réalisable sans les secours de la grâce qu’apportent la vraie religion à travers les sacrements ? La nature humaine livrée à ses seules forces est incapable, à cause des blessures du péché originel, de pratiquer à la perfection même les vertus simplement naturelles. La vie de Gandhi dut donc nécessairement connaître des défaillances sous quelque aspect. Enfin, comme toute pensée humaine qui n’est pas guidée par la lumière du Verbe de Dieu, la doctrine de la non-violence n’échappe pas à l’erreur, comme nous allons maintenant le montrer.
III – Non-violence et christianisme
Lorsque les Juifs viennent s’emparer du Christ, au Jardin des Oliviers, saint Pierre, plein de zèle, tire son épée et, de sa propre initiative, tranche l’oreille de Malchus. Alors, le divin Maître le reprend en lui disant : « Remets ton épée au fourreau, car tous ceux qui se serviront de l’épée périront par l’épée1 ! » Cette sentence pourrait facilement être interprétée comme la condamnation inconditionnée de toute forme de violence. Cependant, il ne faut pas tirer cette phrase de son contexte. Voici le commentaire qu’en donne saint Léon le Grand : « Le Seigneur ne souffre pas que le pieux élan de son zélé disciple aille plus loin. En effet, il eut été contraire au mystère de la Rédemption que celui qui venait mourir pour les hommes ne consentît pas à se laisser prendre par ses ennemis. Il donna donc à ces furieux le pouvoir d’assouvir leur rage contre lui, pour ne pas prolonger – par le retard du glorieux triomphe de la croix – l’empire du démon et la captivité du genre humain2. » Autrement dit, eu égard aux circonstances, la violence de saint Pierre était inopportune… Cependant, les exégètes catholiques sont unanimes à dire qu’en ce passage de l’Évangile, le Christ ne condamne pas la violence en elle-même, comme si elle était toujours mauvaise et condamnable, mais bien l’usage téméraire et intempestif de la violence, ou encore le fait de tuer de sa propre autorité et par esprit de vengeance. Saint Augustin, par exemple, affirme que sont ici visés « ceux qui font servir le glaive à répandre le sang sans l’ordre ou le consentement ou la permission de l’autorité supérieure et légitime, » et il fait remarquer que « le Seigneur avait bien ordonné à ses disciples de porter le glaive, mais non pas de s’en servir pour frapper3. » Autrement dit, retenons que la violence n’est pas un mal absolu dans le Christianisme comme elle l’est au contraire chez Gandhi. Son usage pourra être bon ou mauvais en fonction des circonstances. En effet, ni le Christ ni l’Église n’ont jamais condamné la guerre juste, la peine de mort, la légitime défense…
On sait par exemple que les papes ont prêché la croisade contre les mahométans et les hérétiques, et qu’ils accordaient aux croisés une indulgence plénière de leurs fautes. C’est dire combien cette guerre était considérée par l’Église comme sainte et nécessaire au bien de la chrétienté. Citons les pages admirables de saint Bernard, dans sa lettre aux Templiers : « Votre milice, leur dit-il, est sainte et sûre, car elle est exempte du double péril auquel sont exposés ceux qui ne combattent pas pour Jésus-Christ… (En effet,) la victoire ne saurait être bonne quand la cause de la guerre ne l’est point et que l’intention de ceux qui la font n’est pas droite… (Mais) ce n’est pas en vain que le chevalier du Christ porte l’épée ; il est le ministre de Dieu, et il l’a reçue pour exécuter ses vengeances en punissant ceux qui font de mauvaises actions et en récompensant ceux qui en font de bonnes. Lors donc qu’il tue un malfaiteur, il n’est point homicide mais malicide, si je puis m’exprimer ainsi, et il s’acquiert le titre de défenseur des chrétiens. » Notons toutefois cette remarque du saint docteur : « Il ne faudrait pourtant pas tuer les païens eux-mêmes, si on pouvait les empêcher, par quelqu’autre moyen que la mort, d’insulter les fidèles et de les opprimer. »
Malheureusement, la situation était à l’époque trop critique, aussi saint Bernard continue : « Pour le moment il vaut mieux les mettre à mort que de les laisser vivre, de peur qu’ils n’asservissent les justes et que ceux-ci ne se livrent à leur tour à l’iniquité. »
Ainsi, « les soldats du Christ combattent en pleine sécurité les combats de leur Seigneur, car ils n’ont point à craindre d’offenser Dieu en tuant un ennemi, et ils ne courent aucun danger s’ils sont tués eux-mêmes, puisque c’est pour Jésus-Christ qu’ils donnent ou reçoivent le coup de la mort, et que non seulement ils n’offensent pas Dieu, mais encore ils acquièrent une grande gloire. » C’est donc une exhortation puissante que l’abbé de Clairvaux lance à cet ordre chevalier : « Marchez donc au combat en toute sécurité, et chargez les ennemis de la croix de Jésus-Christ avec courage et intrépidité, puisque vous savez bien que ni la mort ni la vie ne pourront vous séparer de l’amour de Dieu !... Quelle gloire pour ceux qui reviennent victorieux du combat, et quel bonheur pour ceux qui y trouvent le martyre ! »
Il existe donc aux yeux du Christianisme une violence qui est sainte ; il ne fait pas de la non-violence un principe absolu.
IV – Non violence et Franciscanisme
Saint François est un amoureux du Christ et de l’Évangile ; il a voulu mettre en pratique très fidèlement les paroles du Fils de Dieu et suivre du plus près possible ses exemples ; il connaissait les Béatitudes et la Loi nouvelle promulguée par le Christ lors du sermon sur la montagne : l’humilité, la pauvreté, la douceur, la patience, le pardon, l’amour des ennemis… tout cela a rempli sa vie. Thomas de Celano raconte que, dès sa conversion, ayant changé du tout au tout, « ceux qui l’avaient connu jadis se mirent à l’insulter de façon ignoble, à crier au fou, à lui envoyer de la boue et des pierres… Lui aima mieux faire preuve de patience que de morgue, ne se laissant impressionner ni abattre par aucune injure4. » Un peu plus tard, envoyant ses premiers compagnons en mission, il leur dit : « Allez, mes bien-aimés, parcourez deux à deux les diverses contrées du monde, annoncez la paix aux hommes… Soyez patients dans l’épreuve, bénissez ceux qui vous persécutent, remerciez ceux qui vous insultent et vous calomnient5. » La Règle elle-même est tout imprégnée de ce genre de recommandations : « Quand les frères vont par le monde, qu’ils évitent de disputer, de débattre par parole et de juger les autres, mais qu’ils soient doux, pacifiques, modestes, pleins de mansuétude et d’humilité (…). Par-dessus toute chose, ils doivent désirer (…) d’avoir humilité et patience dans la persécution (…) et d’aimer ceux qui nous persécutent, nous reprennent et nous blâment6… »
Pourtant, chez le patriarche d’Assise, la non-violence n’est pas non plus un absolu. Une lecture superficielle de sa vie pourrait peut-être donner à croire qu’il n’approuvait pas les croisades. Saint Bonaventure écrit en effet qu’au temps où l’armée des chrétiens assiégeait Damiette, l’homme de Dieu s’y trouvait présent sans autre arme que sa foi. Un jour que les chrétiens se préparaient au combat, il l’apprit, s’en montra fort contrarié et dit à son compagnon : « Le Seigneur me montre que si l’on engage le combat aujourd’hui, ce ne sera pas à l’avantage des chrétiens7… » On sait, par ailleurs, qu’il ira aussi sans armes au devant du sultan pour tenter de le convertir à la foi chrétienne… Et cependant, il n’y a aucun doute que saint François, en fils docile de l’Église romaine, partageait la pensée de celle-ci quant à la légitimité et à la sainteté des croisades. D’ailleurs, le frère Illuminé, compagnon du saint, rapporte le fait suivant. Alors que saint François se trouvait devant le sultan, ce dernier lui fit cette objection : « Votre Seigneur a enseigné dans ses évangiles qu’il ne fallait pas rendre le mal pour le mal, ni refuser son manteau à qui voudrait prendre la tunique… Alors, pourquoi les chrétiens cherchent-ils à conquérir ces terres ? » Le saint répondit : « Il semble que vous n’ayez pas lu intégralement les évangiles. Car voici ce qu’on peut aussi y lire : ?Si ton œil te scandalise, arrache-le et jette-le loin de toi.″ Il a voulu enseigner par là que tout homme, si cher, si proche soit-il, et même aussi précieux pour nous que la prunelle de nos yeux, doit être repoussé, arraché, expulsé, s’il cherche à nous détourner de la foi et de l’amour de notre Dieu. Voilà pourquoi il est juste que les chrétiens envahissent la terre que vous habitez, car vous blasphémez le nom du Christ et vous détournez de son culte tous ceux que vous pouvez. Mais si vous vouliez reconnaître, confesser et adorer le Créateur et Rédempteur, les chrétiens vous aimeraient comme eux-mêmes8 » On ne pouvait être plus clair.
Quant aux autres fils spirituels du Poverello, ils ont régulièrement encouragé les chrétiens à la défense armée de la chrétienté, levant des troupes nombreuses pour s’opposer aux forces mahométanes ou hérétiques. Citons en particulier saint Jean de Capistran, au XVème siècle, mettant les turcs en déroute à
Belgrade, aux côtés de Jean Hunyade ; le Père Anselme de Betromolaria, aumônier des navires chrétiens avec trente autres capucins, lors de la bataille de Lépante, en 1571, qui tue de sa propre main sept turcs, pour sauver son navire d’une situation désespérée ; saint Laurent de Brindes, qui harangue les soldats chrétiens et mène l’assaut contre les armées de Mahomet III, lesquelles menacent d’envahir la Hongrie à l’orée du XVIIème siècle ; le Père Joseph du Tremblay, qui fait tout son possible pour que La Rochelle, principal bastion de l’hérésie, soit reprise aux protestants, et qui rêve de coaliser les princes chrétiens pour entreprendre une « turciade ». Enfin le Père Marc d’Aviano, qui est, avec Jean Sobiesky, l’agent principal de la victoire de Vienne, en 1683, laquelle met une fois de plus en déroute les forces musulmanes menaçantes. Cette liste n’est certainement pas exhaustive, mais elle montre que la non-violence n’est pas un absolu dans le Franciscanisme.
Saint Jean de Capistran exhortant les troupes chrétiennes.
V- La violence peut être légitime et sainte
Que la douceur, la patience et l’humilité soient des armes puissantes pour vaincre le mal et le neutraliser, c’est ce dont un chrétien ne peut douter. N’est-ce pas par la pratique de ces vertus que le Christ lui-même, dans sa Passion, a renversé l’empire de Satan ? Cependant, l’usage de la force et de la violence ne doit pas être considéré comme inutile pour autant. Face au scandale du commerce opéré dans le Temple, le Christ, pris d’une sainte colère, renversa les tables et chassa les vendeurs, usant ainsi d’une méthode plutôt violente. Même chez le Christ, la non-violence ne fut donc pas un absolu.
Son fidèle imitateur, saint François, sut aussi en plusieurs occasions où cela s’imposait, user de méthodes violentes. Voici un exemple. « Un chapitre, raconte Celano, devait être célébré à Sainte-Marie-de-la-Portioncule. La date approchait. Les gens d’Assise considérant qu’il n’existait sur place aucun logement, construisirent en hâte une maison pour recevoir le chapitre. L’homme de Dieu était absent et tout à fait ignorant de ce qui se passait. Lorsqu’il revint et aperçut l’édifice, il en fut irrité et vivement affligé. Il se mit en devoir de le démolir aussitôt, grimpa sur le toit et, d’une main énergique, fit sauter les chevrons et les tuiles. Il donna aux frères l’ordre de monter aussi pour anéantir ce monstre si contraire à la pauvreté9. »
Mais c’est surtout contre le danger de l’hérésie que le patriarche d’Assise, contemporain de l’Inquisition, se montrait prêt à user de la force, et au besoin de la violence. Il faut en effet considérer l’Inquisition pour ce qu’elle est : une légitime défense de la chrétienté contre ceux qui s’attaquent à ce qu’il y a de plus vital pour elle, à savoir la foi et le culte. Aussi saint François écrit-il dans son Testament : « Si l’on trouvait des frères qui ne feraient pas l’office selon la Règle, et qui voudraient le varier en quelque manière, ou ne seraient pas catholiques ; que tous les frères, quelque part qu’ils soient et en quelque endroit qu’ils trouvent l’un d’eux, soit tenus, par obéissance, de le présenter au custode (au supérieur) le plus voisin du lieu où ils l’auront trouvé. Et que le custode soit tenu par obéissance de le garder étroitement jour et nuit, comme prisonnier, jusqu’à ce qu’il le remette en propre personne entre les mains de son Ministre. Et que le Ministre soit tenu fermement, par obéissance, de l’envoyer par des frères qui le gardent jour et nuit, comme prisonnier, jusqu’à ce qu’ils le présentent devant le Seigneur Cardinal d’Ostie, qui est maître, protecteur et correcteur de [notre] fraternité. »
Pour empêcher que le mal ne se répande au détriment des âmes, l’usage de la force est souvent nécessaire. La violence en ce cas est légitime et vertueuse, tandis que la non-violence serait une faiblesse coupable.
VI – Conclusion
Dans l’expression : « Saint François m’a mené à Gandhi », on a l’impression que la sagesse et la sainteté du Patriarche d’Assise sont inférieures à celles du plus célèbre gourou indien. Il importe donc de rectifier ce faux jugement. La vertu hindoue, fondée sur une religion ou philosophie naturelle entachée d’erreurs, ne saurait porter la comparaison avec la vertu chrétienne, fruit de la foi surnaturelle en la Vérité révélée. La ressemblance ne peut être que superficielle, et si l’on y prête trop attention – comme le font malheureusement les prélats de l’Église conciliaire – on risque fort de ramener toutes les religions à un pied d’égalité, c’est-à-dire de réduire le Christianisme lui-même à une religion ou philosophie naturelle, noyée au milieu des autres.
On peut admettre chez le Mahatma Gandhi une vertu naturelle peu commune, mais celle-ci n’a en elle-même aucune valeur méritoire pour la vie éternelle : le salut est la récompense de la foi et des vertus surnaturelles qui en découlent, comme le dit clairement saint Paul : « Le juste vit de la foi10» ; « sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu11. »
La non-violence prêchée par Gandhi a des aspects remarquables, et elle s’approche quelque peu de la sagesse chrétienne. Mais elle verse dans l’erreur en prétendant s’ériger en principe absolu. La loi suprême du Christianisme n’est pas la non-violence, mais la charité envers Dieu et le prochain. Or celle-ci, selon les circonstances, peut imposer l’emploi de moyens violents ; et ne pas les employer dans ces cas-là serait une caricature de vertu ou pour mieux dire, un véritable défaut… La sainteté et la sagesse de saint François étaient exemptes de cette erreur, car elles étaient le fruit de sa docilité au Christ et de l’imitation fidèle de ses exemples.
Ni pour le Christianisme, ni pour le Franciscanisme, la non-violence n’est donc un absolu. Mais pour l’un comme pour l’autre, si l’emploi de la violence s’impose, ce doit être pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes, c’est-à-dire pour un motif de charité surnaturelle : « Caritas Christi urget nos ! C’est la charité qui nous presse 12 ! »
Frère Paul-Marie
_________________________________________________________________________________________________________________________________________
1 - Mt 26, 52.
2 - 1er sermon sur la Passion.
3 - Contre Fauste, 22, 76.
4 - Celano, VI, n° 11.
5 - Celano, VI, n° 29.
6 - Règle, chap. 3 et 10.
7 - Legenda Major, 11, 3.
8 - Saint François d’Assise, Documents, page 1451.
9 - Celano, VII, n° 57.
10 - Rm 1, 17.
11 - Heb 11, 6.
12 - 2 Co 5, 14.
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