La joie parfaite - Capucins de Morgon

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La joie parfaite

Publié le 25/07/2026

N°8 – 10 mars 1991

Chers Amis de Saint-François,

       Notre lettre N° 6 vous faisait un peu mieux partager la joie qui animait le Petit Pauvre d'Assise ; la lettre N° 7, elle, tout en relatant la douleur occasionnée par le départ de notre cher Père Eugène, s'achevait sur une note sereine au sujet de celui que nous aimions tant.

       Pour cette lettre, nous choisissons de continuer sur ce thème : ce qui n'est pas du tout opposé au temps du carême ; écoutons Notre Seigneur dès le Mercredi des Cendres : « Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air triste comme les hypocrites... Toi au contraire quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage... ».

       A cela St-Thomas d'Aquin vient ajouter, sans ombre d'hésitation que la joie est la première conséquence de la charité surnaturelle ; or, tous nos sacrifices, tous nos actes de renoncement, n'ont-ils pas pour but ultime un progrès en cette même charité ?

       Aussi, avec St-François, nous aimerions nous attacher particulièrement à cette joie plus spéciale : celle que l'on expérimente au sein même de la tribulation. Voilà qui parait bien opposé, et n'est-ce pas insensé de vouloir accommoder deux réalités qui semblent vouloir s'exclure mutuellement : la joie et la souffrance ? Pourtant c'est vraiment à cette expérience là que la grâce divine veut amener chacune de nos âmes durant ce temps de pénitence : la rencontre en nos cœurs, en une effusion aimante, de la sérénité et de la tribulation, de la peine et de la gaieté, voilà un miracle que seul Notre Grand Dieu, infini en bonté peut réaliser. Ce merveilleux équilibre qui existait éminemment en l'Ame de notre Divin Sauveur, la grâce divine peut et veut l'opérer en chacun de nous : c'est là que notre Dieu trois fois Saint, c'est là que notre Dieu infiniment Père veut manifester sa merveilleuse transcendance à l'égard de toutes choses, Sa Toute Puissance et Sa Sagesse. Quoi de plus proprement divin et vraiment surnaturel que d'unir sous l'action de la grâce énergique et suave ce qui est par nature opposé : permettons donc à cette influence délicate et discrète qui vient de notre Dieu d'envahir notre âme ; nous serons bientôt à même d'expérimenter combien il peut être doux de se renoncer pour l'amour du Christe Jésus et de vouloir souffrir un peu pour Lui.

       En pratique, trois motifs peuvent nous encourager à cette attitude : d'abord, l'Espérance des biens célestes et futurs, revenons toujours à la Sainte Ecriture «J'estime en effet que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire à venir qui sera manifestée en nous» (Rom. VIII) ; ensuite, se convaincre profondément que ce sont les petites croix et les souffrances acceptées positivement qui nous gagnent de vrais mérites pour le ciel et cette même félicité éternelle ; dernier motif, l'exemple même et les paroles de notre béni Jésus, Lui qui a vécu son pèlerinage terrestre, dans la joie intérieure et la tribulation tout ensemble, Lui qui nous a incités à faire de même.

       Mais nous comprendrons mieux encore tout cela à travers les paroles et les exemples du Séraphique Père : c'était durant une marche hivernale laborieuse, Saint-François avait tenu des propos surprenants au frère Léon ; montrant à ce dernier où n'est pas la joie parfaite, à la fin, frère Léon n'y tint plus et s'adressant au Saint : « Père, je te prie, de la part de Dieu, de me dire où est la joie parfaite».

       Et Saint-François lui répondit : « Quand nous arriverons à Sainte-Marie-des-Anges, ainsi trempés par la pluie et glacés par le froid, souillés de boue et tourmentés par la faim, et que nous frapperons à la porte du couvent, et que le portier viendra en colère et dira : « Qui êtes-vous ?» et que nous lui répondrons : « Nous sommes deux de vos frères », et qu'il dira : « Vous ne dites pas vrai, vous êtes même deux ribauds qui allez trompant le monde et volant les aumônes des pauvres ; allez-vous en » ; et quand il ne nous ouvrira pas et qu'il nous fera rester dehors dans la neige et la pluie, avec le froid et la faim, jusqu'à la nuit, alors si nous supportons avec patience, sans trouble et sans murmurer contre lui, tant d'injures et tant de cruauté et tant de rebuffades, et si nous pensons avec humilité et charité que ce portier nous connaît véritablement, et que Dieu le fait parler contre nous, ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite. Et si nous persistons à frapper, et qu'il sorte en colère, et qu'il nous chasse comme des vauriens importuns, avec force vilenies et soufflets en disant : « Allez-vous-en d'ici misérables petits voleurs, allez à l'hôpital, car ici vous ne mangerez ni ne logerez », si nous supportons tout cela avec patience, avec allégresse, dans un bon esprit de charité, ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite.

       Et si nous, contraints pourtant par la faim, par le froid, et par la nuit, nous frappons encore et appelons et le supplions pour l'amour de Dieu, avec de grands gémissements, de nous ouvrir et de nous faire cependant entrer, et qu'il dise, plus irrité encore : « Ceux-ci sont des vauriens importuns, et je vais les payer comme ils le méritent », et s'il sort avec un bâton noueux, et qu'il nous saisisse par le capuchon, et nous jette à terre, et nous roule dans la neige, et nous frappe de tous les nœuds de ce bâton, si tout cela nous le supportons patiemment et avec allégresse, en pensant aux souffrances du Christ béni, que nous devons supporter pour son amour, ô frère Léon, écris qu'en cela est la joie parfaite. Et enfin, écoute la conclusion, frère Léon : au-dessus de toutes les grâces et dons de l'Esprit-Saint que le Christ accorde à ses amis, il y a celui de se vaincre soi-même et de supporter volontiers pour l'amour du Christ les peines, les injures, les opprobres et les incommodités ; car de tous les autres dons de Dieu nous ne pouvons nous glorifier puisqu'ils ne viennent pas de nous, mais de Dieu, selon que dit l'Apôtre : «Qu'as-tu que tu ne l'aies reçu de Dieu ? Et si tu l'as reçu de lui, pourquoi t'en glorifies-tu comme si tu l'avais de toi-même ?». Mais dans la croix de la tribulation et de l'affliction, nous pouvons nous glorifier parce que cela est à nous, c'est pourquoi l'Apôtre dit : « Je ne veux point me glorifier si ce n'est dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ ».

       A qui soit toujours honneur et gloire dans les siècles des siècles, Amen. (Fioretti de St-François, Chapitre 8).

                                                                                                                                                           Frère Antoine de Fleurance


UN MOT SUR L'APOSTOLAT

       Bien régulièrement des personnes nous disent : « Les Capucins sont des missionnaires et des hommes apostoliques, donc il faut que vous alliez prêcher ». Ceci est vrai : en effet, nos tout premiers Pères se voulaient des ermites prédicateurs ; à ce fait indubitable il faut ajouter l'observation suivante qui concerne notre actuelle famille conventuelle : elle s'est constituée et elle est une maison de formation, c'est-à-dire un couvent qui doit faire naître d'authentiques fils de St-François, véritables enfants de l'Église. En conséquence, il serait bien présomptueux de croire que nous pourrons tout à la fois former les jeunes gens qui viennent frapper à notre porte, et que dans le même temps nous pourrons répondre à toutes les demandes de ministère portées à notre connaissance ; la formation exige le don de nous-mêmes : voilà la raison pour laquelle nous refusons certaines demandes et serons amenés à en refuser davantage si le bien de la famille religieuse l'exige.

       Revenons toujours à la fin essentielle et ultime : quelle est la fin ultime du soin des âmes, la fin de la distribution des sacrements ? Vivre plus intensément de la vie de la grâce ; or, si ceux qui s'adonnent à l'apostolat de cette même vie de la grâce dans les âmes n'en sont pas eux-mêmes remplis au point d'en être de vivants exemplaires et des modèles, il y aura là flagrante contradiction entre l'épanouissement de cette vie chez les autres et l'amoindrissement de la leur, contradiction néfaste aux uns et aux autres. Le premier apostolat confié à ceux qui s'y adonnent est celui de leur propre âme, et cela sans égoïsme spirituel mais en toute charité : pas de ministère vraiment fructueux sans vie surnaturelle intense, solide et forte. Les enfants d'une Mère seront bien avancés quand cette dernière ne prenant pas soin de sa propre vie viendra à périr, et les laissera, par sollicitude excessive, orphelins ! Saint-Jean-de-la-Croix affirme : « Une seule âme qui s'élève jusqu'à l'union transformante (plénitude de la vie de la grâce) est plus utile à l'Église et au Monde qu'une multitude d'autres qui s'agitent dans l'action »

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QUELQUES NOUVELLES ET AVIS

       Le 18 Octobre, en la fête de l’Evangéliste St-Luc, Son Excellence Mgr Lefebvre, alors qu'il n'avait pu être présent aux obsèques du Père Eugène, nous a fait la joie d'être l'officiant pour la cérémonie de translation du corps, dans le cimetière du Couvent. Cette proximité des restes physiques de notre Père Fondateur est source de consolation pour nous : c'est avec beaucoup plus de facilité et de joie que nous allons recourir à lui et nous recueillir près de sa tombe. Cette démarche de piété filiale sera encore davantage encouragée lorsque la chapelle mortuaire s'élèvera au-dessus du caveau. Nous souhaitons réaliser ce projet dans le courant de l'année.

       La « Chronique du Monastère Ste-Madeleine » dans sa lettre aux amis N° 53 mentionne ceci : « le samedi 9 juin 1990 : Notre Père Abbé est appelé au chevet du Père Eugène de Villeurbanne qui semble bien près de partir pour son éternité... ». Cet écrit nous a valu ce genre de lignes ou d'observations : « ...un ami m'a fait remarquer que votre Père Eugène de Villeurbanne, regretté, avait fait appel avant de mourir, au ministère du Père Dom Gérard Calvet du Barroux... ».

       Par souci de clarté et de vérité nous tenons à faire connaître, que, ni le Père Eugène ni nous-mêmes n'avons « fait appel au ministère du R.P. Abbé du Barroux ». Nous avons simplement fait savoir au R.P. Abbé ainsi qu'il l'avait souhaité et au titre de la charité, quand notre cher Père Eugène parvenait aux derniers moments de sa vie.

       Pour ce qui concerne l'extrême-onction, c'est le Père Gardien du Couvent qui l'a administrée et qui a dirigé les prières des agonisants.

       Pour faire passer un peu les « grognements » de ceux qui veulent que nous ayons le téléphone. Nous laissons le Père Eugène leur répondre ces paroles prononcées dès le début de notre fondation : « nous désirons rendre chez nous toute sa vigueur à la vie contemplative selon les normes franciscaines et capucines ; nous refusons les ingérences indiscrètes du monde... pas de radio, pas de magazines, ni même de téléphone.

       Le maigre avantage qu'ils peuvent apporter ne compense pas les dommages qu'ils feraient subir à notre vie contemplative et à l'efficacité surnaturelle de notre apostolat ».

       Certains amis connaissent le numéro de téléphone des fidèles les plus proches de notre couvent ; ils les font parfois intervenir pour certaines nécessités, cette solution ne peut être utilisée qu'à « dose très homéopathique ». Si nous n'avons pas le téléphone, ce n'est pas non plus pour disposer, en réserve, d'un « standard téléphonique » caché au logis de nos plus intimes voisins...

       Nous voulons par cette lettre remercier tous ceux qui nous aident de leurs dons et par leurs aumônes. Le nombre croissant des réponses individuelles nous donnant de plus en plus de travail, notre « lettre aux amis » pourra être le moyen concret d'adresser nos remerciements à ceux auxquels nous ne pouvons ou nous ne pourrons les envoyer.

 

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